Texte présenté le 24 janvier 2009 au Mans.
Après-midi organisée par l’Association de la Cause Freudienne Val de Loire-Bretagne : ” Pour que vive la clinique dans nos pratiques au temps de l’évaluation généralisée “
Le devenir des psychologues en France dépend d’associations qui œuvrent au niveau national mais aussi européen et international. Certaines entendent imposer leurs vues. Ainsi, une somme de réquisits a été élaborée par un groupe de psychologues issus de plusieurs pays d’Europe baptisé « groupe Europsy ».
Le canevas qu’il a élaboré, lui aussi appelé « Europsy », serait censé répondre de ce qui vaut pour une formation minimale des psychologues en Europe (1). C’est dans cette perspective qu’une dite « Fédération Européenne des Associations de Psychologues » entend le faire entrer en vigueur.
La FFPP, Fédération Française des psychologues et de la psychologie, est l’association nationale qui représente en France cette Fédération dite Européenne. Elle a récemment fait savoir qu’elle mettait en place un Comité National pour délivrer ce « diplôme de base ». Selon ses dires, un tel comité est créé dans tous les pays d’Europe où la FEAP est représentée.
La FFPP a aussi fait connaître la position de cette Fédération Européenne en matière de psychothérapie : dans 7 pays d’Europe, des comités devraient évaluer les compétences qui relèvent de son exercice en fonction d’un canevas qu’elle a, là aussi, approuvé. Ces comités délivreront un certificat provisoire en attendant de pouvoir inscrire ces dits « spécialistes en psychothérapie » dans un registre tenu par la FEAP. La FFPP a dit qu’elle prendrait prochainement position sur ce point, rien n’a filtré jusqu’alors (2)
A l’appui de son projet, la Fédération Européenne met en avant l’intérêt qu’il y aurait pour les psychologues à être plus mobiles en Europe et, pour ceux qu’elle appelle « des clients », l’intérêt pour eux d’accéder à des services dits « de qualité » (3). Puisque tous les pays sont poussés à s’aligner sur des critères qu’elle a choisis, cela laisse entendre que tous, peu ou prou, laissent à désirer, et que seules ses normes peuvent prétendre atteindre la dite qualité.
Que recouvre alors ce terme, sinon la promotion de ces références élues par la FEAP, les autres étant rejetés et leurs auteurs désignés comme des prestataires de service « pas qualifiés » ? (4)
Que prévoit le projet ?
Deux niveaux de diplôme, l’un dit « de base » et des spécialités. Ce n’est pas ce qui existe en France, et, comme cela est mentionné, cela risquerait fort de « restreindre les lieux d’exercice, les niveaux et les tâches de ceux qui ne posséderaient que le diplôme “de base”. Les critères qui ont été établis serviraient « pour l’évaluation de la formation universitaire et professionnelle de terrain des psychologues des divers états membres de l’Union Européenne. » (5)
L’évaluation est donc ici un maître-mot.
On nous dit qu’elle serait plus transparente que les Commissions d’équivalence qui sont à l’œuvre aujourd’hui. Elle serait surtout bien différente. Ces Commissions statuent uniquement sur la formation de psychologues qui en font la demande, en vue de leur accorder, ou pas, un droit d’exercice dans un autre pays européen que celui où ils ont validé leur cursus. Cela est fonction de la formation requise dans cet autre pays.
Avec la FEAP, l’évaluation prendrait une tout autre dimension puisqu’elle s’étendrait à tous les psychologues, qui devraient renouveler leur accréditation tous les 7 ans pour pouvoir exercer, et à toutes les formations universitaires dispensées en Europe. C’est la Fédération Européenne qui délivrerait ces autorisations, par l’intermédiaire de chaque association nationale affiliée et de son comité, au regard des programmes qu’elle a conçus.
L’EFPA se défend de vouloir remplacer les pré-requis nationaux, elle se contente de dire qu’il est «évident que plus la reconnaissance du projet Europsy sera mise en place et plus les pré-requis nationaux s’y conformeront ». Elle précise tout de même que «ce projet va contraindre certains systèmes existants ainsi que certaines pratiques à changer radicalement », et que « les intérêts qui furent précédemment mis en jeu devront se réorienter » (6). Ce projet vise donc à lui garantir à terme l’hégémonie et l’instauration de Comités Nationaux participe de cette tentative.
Sur quoi se fonde ce projet ?
Au nombre des théories explicatives retenues figurent en bonne place la neuropsychologie, la psychobiologie, la psychologie cognitive.
Une spécialité « Clinique et Santé » apparaît, qui rapporte donc toute manifestation, retenue comme étant symptomatique, à la santé. Si l’on en tire les conséquences, ce présupposé théorique, puisque c’en est un, donne à la prévention la primauté et consacre le symptôme, ici dénommé « trouble », comme une déviation.
La psychologie d’Europsy est aussi celle du développement, qui étudie « des processus psychologiques à l’œuvre tout au long de la vie » (7). Cela mène au repérage de moments sinon obligés, du moins attendus. La vie de chacun se trouve alors rapportée à des processus, conçus comme normaux.
Une théorie de la personnalité est aussi mentionnée. Elle se donne pour objet la saisie « de traits individuels, de modes de conduite et d’interaction caractéristiques » (8) Ces traits sont repérés et regroupés en vue d’agir sur le comportement de certains groupes ou d’individus. On trouve dans le rapport de 2001 cet exemple: « quels sont les traits de personnalité impliqués dans le comportement des consommateurs ? » (9).
On aperçoit à quel point il ne s’agit ici en aucun cas d’un sujet qui se mettrait au travail avec celui qu’il aurait choisi en vue de repérer ce qui est venu s’articuler, se condenser chez lui de façon singulière comme symptôme. La psychanalyse n’est d’ailleurs mentionnée nulle part.
Ici on part de la santé comme socle, du corps et de son « fonctionnement » comme « harmonique » alors que quelque chose cloche et fait boîter l’humain dans son rapport à l’être, quand « il appartient à l’essence de l’homme d’être malade », rappelle Jacques-Alain Miller dans son cours (10).
Ici c’est le psychologue qui repère, qui élit par exemple les traits caractéristiques ou les troubles, au titre de leur fréquence d’apparition dans des échantillons qu’il a retenus. C’est encore lui qui infère que ces traits, ces troubles, sont déterminants chez ceux qu’ils rencontrent.
Le projet Europsy prévoit qu’un psychologue ne puisse exercer sans avoir effectué une sixième année de pratique supervisée obligatoire. Les établissements et les superviseurs devraient être habilités par le Comité National dont il a été fait mention. Des guides de supervision sont annoncés, on en connaît le cadre. Sa logique procède d’une décomposition de l’action, découpée en unités discrètes qui prennent le nom de « rôles » et de compétences. Six rôles, que tout psychologue doit « endosser avec efficacité »(11), vingt compétences de base et huit compétences opérationnelles, sur lesquelles le superviseur peut dès lors baser son évaluation, ont été méthodiquement décrits.
L’évaluation aboutit à l’établissement de quatre niveaux, qui seront repérés pour déterminer si le psychologue est compétent ou pas, soit apte à travailler « de façon autonome » ou « avec de l’aide » (12).
L’action est donc rabattue sur un «savoir-faire » dont l’évaluateur se fait l’instrument de mesure pour décider, et c’est bien lui qui décide de bout en bout, du bien-fondé de l’intervention du « postulant » et s’il l’autorise à exercer ou non.
Il est prévu qu’au cours de cet apprentissage le psychologue en formation puisse « observer et regarder faire » son superviseur afin « d’apprendre et de progresser » (13). La pratique se fonde dans ce cas sur l’observation d’un autre qui se propose comme modèle, sur des rôles à endosser, tels ces « buts à atteindre » discutés au préalable avec le « client » et appliqués ensuite à la lettre. La pertinence de ce qui a été mis en œuvre est jaugée après-coup, mais toujours à l’aune de ce qui a été planifié. On n’en sort pas. Aucun questionnement, aucune surprise ne peuvent surgir du décalage induit par l’expérience, il restent hors-programme.
On fait ici l’hypothèse qu’il suffirait de passer contrat, de prendre appui sur des méthodes et de les suivre au plus près pour que la division qui caractérise le sujet humain cesse.
On assiste avec le projet Europsy au choix d’un cadre sans équivoque, conduit par un programme et non par la rencontre de deux humains vivants. Celui qui reçoit n’est impliqué qu’au titre d’obéir à la consigne, tandis que l’aval qu’il obtient de son « client » ne lui donne pas pour autant la parole.
Le désir est hors-champ.
Règnent ici des signifiants-maîtres que l’on peut manipuler, définir à sa guise et mettre bout à bout pour remplir la poche vide du psychologue et lui constituer des rôles à endosser successivement: « but visé, diagnostic, développement, intervention, évaluation, communication » (14).
On perd de vue que ce qui caractérise l’humain, c’est le fait qu’il parle et qu’il vit dans sa langue. C’est aux équivoques qui habitent sa langue qu’un sujet est confronté. Cela implique qu’il n’y ait pas de réponse type, universelle, à ce qui se constitue chez lui comme désir, à ce qui fait pour lui jouissance.
Ce que nous appelons en psychanalyse symptôme se présente d’abord au sujet sous la forme d’une question, comme un non-savoir. Sa réponse constitue sa vérité, sans être La Vérité, puisque ce n’est jamais une réponse-type, ni un processus, mais qu’elle est toujours singulière. Il est impossible de prévoir comment ce symptôme surviendra, ni la forme qu’il prendra.L’expérience analytique le démontre, cela ne se fait pas sans l’Autre mais c’est toujours affaire de rencontre, donc fortuit et pas donné d’avance : l’assentiment du sujet est en effet requis pour que le symptôme se noue.
Le projet Europsy ne se situe pas dans cette dimension, ce qui équivaut pour chacun à laisser son symptôme à la porte, tout comme la dimension de l’acte pour le psychologue. L’acte tient compte de ce non-savoir de la langue : sa portée se calcule avec lui. C’est pourquoi il ne s’enseigne pas comme on peut le faire d’une méthode, ni ne se prépare à l’avance.
Quels sont les psychologues à l’origine du projet EuroPsy ?
Ils sont les mêmes, pour la plupart, depuis la création du projet. Ils représentent des universités et des associations nationales, mais ils sont aussi souvent membres d’associations internationales de psychologie, en particulier de l’IUPsyS, L’Union Internationale de Psychologie Scientifique, et de l’IAAP, l’Association Internationale de Psychologie Appliquée. Certains sont aussi affiliés à la division internationale de l’APA, l’Association Américaine de Psychologie, ou à la SIOP, la Société pour la Psychologie de l’Industrie et des Organisations, une autre division de l’APA .
Ingrid Lunt, directeur du projet EuroPsy, était Vice-présidente de l’IUPsyS pour la période 2004-2008, et elle compte parmi les administrateurs de l’IAAP. Elle écrit dans un article du bulletin « Psychology » qu’une initiative similaire à celle d’Europsy est développée par l’IUPsyS « à un niveau plus global » (15) Cette association veut établir pour les psychologues des standards internationaux, soit au niveau mondial.
La FEAP, l’IUPsyS et l’IAAP ont signé un accord en 2002, qui précise qu’elles poursuivent les mêmes buts: la promotion de la psychologie scientifique dans le monde (16)
En France, la FFPP siège maintenant au sein d’un « Comité National Français de Psychologie Scientifique » avec la SFP. Il a demandé à être reconnu comme le représentant de l’IUPsyS en France (17). Pour recevoir la Conférence Internationale de l’IAAP, qui aura lieu en France en 2014, une association a été créée qui regroupe de droit la FFPP et la SFP, leurs présidents, ainsi que Roger Lécuyer et Jacques Py. La FEAP et la FFPP ont donc avec ces associations et leur orientation, dite scientifique, pour le moins, des affinités (18)
Comment concevoir qu’elles puissent, dans ces conditions, prendre en compte un cadre qui ne se définisse pas de la science mais de l’hypothèse de l’inconscient ? Comment concevoir que la réponse de la FFPP puisse différer de celle de la FEAP ?
Son commentaire d’une nouvelle fiche-métier pour les psychologues, paru dans le bulletin Fédérer de décembre 2008, ne dit rien, par exemple, de la mention d’un niveau dit « expert » pour exercer la psychologie clinique (19).
L’Europe et l’application des directives européennes
Au niveau de l’Europe, la directive européenne de 2005 vise à la reconnaissance des qualifications professionnelles. Elle s’applique aux psychologues, mais elle n’impose pas aux États l’harmonisation du contenu de leurs formations. L’article 15 le précise : leur compétence reste entière « pour déterminer les qualifications professionnelles requises pour l’exercice des professions sur leur territoire » (20).
L’EFPA, qui comptait sur cet article pour imposer Europsy comme plate-forme commune aux psychologues d’Europe, doit tenir compte de cette limitation. Présenter des plateformes reste cependant possible, moyennant le respect d’une procédure que la FEAP a maintenant l’intention de suivre.
La directive européenne de 2006, qui correspond à la directive Bolkestein remaniée, vise à accroître la circulation des services dans l’Union Européenne, à les mettre en concurrence. Elle ne devrait pas intéresser les psychologues. Mais le sujet est complexe et il semble que ce ne soit pas acquis.
Les services « non économiques » et ceux qui sont « mandatés par l’Etat » devraient en être exclus, les services de santé également, mais aucune directive spécifique n’est venue préciser ce cadre. Le Parlement Européen a seulement invité la Commission « à proposer un instrument approprié en vue, notamment, de codifier la jurisprudence de la cjce en la matière ». Ce point est en discussion alors que la transposition de la directive devrait avoir lieu avant la fin de l’année 2009 (21).
Toujours est-il que la FFPP déclare que son Comité National « va créer une jurisprudence et engager en grande partie l’avenir de la profession en France » en délivrant le diplôme de base. Elle ne pourra le faire que pour les psychologues qui en feront la demande, puisque rien ne les y contraint (22).
Gardons en tête que ce procédé pourra s’appliquer à tous les « comités nationaux » instaurés en Europe par la FEAP. Ils créeront tous une situation de fait. Cela viserait, si nous en croyons les déclarations de Roger Lécuyer, Président du Comité National français, à faire valider ce projet, cette fois par le biais d’une jurisprudence. Il s’agirait au final pour la FEAP de «faire la loi », de se substituer au maître en le mettant en demeure d’appliquer cette jurisprudence.
Ce calcul ferait glisser les psychologues dans un système où un groupe parviendrait à imposer le cadre qui lui convient, celui qui sert ses intérêts et lui ouvre un marché.
Cela aboutit à resituer tout autrement la notion de qualité et le dit-cadre européen du projet Europsy. Le but de la FEAP et des associations internationales dont elle est partenaire est de parvenir à imposer leurs standards, de veiller au développement d’une psychologie « universelle » ou « globale », au détriment de ce qu’elles rabattent du côté de psychologies « indigènes » (23) ou de « particularités françaises » (24).
Les théories de l’être humain qui sont inconciliables avec leurs présupposés ne sont jamais mentionnées comme telles. La politique de la FEAP les réduit à n’être que tradition ou frilosité nationales, pour passer au-delà et mener les Etats à tendre vers les normes qui conviennent le mieux à leurs intentions, en vue de leur expansion.
Il s’agirait donc, avec l’évaluation et ses critères, de faire entrer le psychologue « des temps modernes » dans un cadre qui consacre cette psychologie dite scientifique, et de faire taire chez lui toute velléité de remise en cause.
Comment cette initiative sera-t-elle considérée par les psychologues, par les différents pays concernés et par la Commission Européenne ?
BIBLIOGRAPHIE :
1- EuroPsy, Diplôme Européen de Psychologie, septembre 2005, version pdf, Lien
2- Grosbois Philipe, article sur la synthèse du Rapport d’activité du « Standing Committee on Psychotherapy » 2005-2007 de la FEAP, « Fédérer », N° 38, juin 2008, page 4, Lien
3- EuroPsy, supra, p. 3
4- Ibid. supra, p. 4
5- Ibid., p. 3
6- Ibid., p. 2
7- A European Framework for Psychologists’Training, Avril 2001, chapitre 4
8- Ibid. supra
9- Ibid. supra
10- Miller J.-A., Cours du 3 décembre 2008, inédit.
11- EuroPsy, Ibid. supra, p. 27
12- Europsy, Ibid., p. 32
13- EuroPsy, Ibid., p. 3
14- EuroPsy, Ibid. supra, p.29-30
15- Lunt Ingrid, “Reaching the parts that need it ?”, The Psychologist, février 2005, Volume 18, N°2, p. 80
16- International Association of Applied Psychology, Newsletter, Volume 15, Issue 1, january 2003, p. 63
17- Lien
18- Association for the organization of the 28th International Conference of Applied Psychology 2014, « Consortium of Psychology Associations – 28th ICAP 2014 », Lien
19- Fédérer, N° 42, décembre 2008, page 5.
20- Directive 2005/36/CE du Parlement et du Conseil du 7 septembre 2005 relative à la reconnaissance des qualifications professionnelles, Article 15, Alinéa 4, Lien
21- « Quel encadrement européen pour les services de santé ? », Coopération Sociale Européenne, Fiche de synthèse, juillet 2007, Lien
22- Fédérer, N°39, Lien
23- Lunt I. , Ibid. supra, p 79-80
24- Robineau M.-J., « EFPA : allocutions de MJ Robineau (ANOP) et R. Lécuyer (FFPP) », Intervention à l’AG de l’EFPA de la délégation française en faveur de la délégation des prérogatives de l’ANOP à la FFPP,Lien